Manifeste · Août 2026
Se nourrir ne doit pas être la variable d'ajustement.
TrocMiam permet d'échanger un objet dont on n'a plus l'usage contre des denrées alimentaires, entre particuliers, en France. Le propriétaire de l'objet définit lui-même les courses qu'il souhaite recevoir, et aucun euro ne circule.
Ce que nous constatons
Quand un budget se resserre, on ne reporte pas un loyer et on ne négocie pas une facture d'électricité. On repose un article au rayon. La dépense la plus vitale est devenue la plus élastique, donc la première sacrifiée — et elle l'est en silence, parce qu'elle ne se voit sur aucun relevé.
Pendant ce temps, nos placards sont pleins. Des objets en état de marche, dont plus personne n'a l'usage, attendent la benne, la brocante d'un dimanche ou une annonce qu'on marchande trois semaines pour quelques euros.
Entre les deux, tout passe par l'argent, et tout prélève au passage. Le geste le plus ancien qui soit — donner une chose, en recevoir une autre — a été transformé en transaction, avec sa commission, ses frais de service, ses acomptes à réclamer et ses arnaques qui vont avec.
Nous refusons de trouver cela normal.
Ce que nous affirmons
Manger passe avant tout le reste
C'est le besoin qu'on ne peut ni reporter ni négocier, et c'est pourtant celui qui cède en premier, parce que c'est le seul qui revienne chaque semaine. Nous affirmons qu'alléger un caddie est une chose sérieuse, même si ce n'est pas une chose spectaculaire.
Ce qui dort chez nous est une ressource
Une machine à café remplacée, une poussette dont l'enfant a grandi, une perceuse utilisée trois fois. Ces objets ne valent plus rien pour qui les possède — c'est exactement ce qui les rend disponibles — et ils valent beaucoup pour qui en a besoin maintenant. Nous affirmons que cette valeur-là n'a pas à passer par la case argent pour être rendue à quelqu'un.
La contrepartie, c’est le besoin, pas le prix
Vendre transforme l'objet en argent, qu'il faut ensuite dépenser. Nous affirmons qu'on peut sauter cette étape : la contrepartie est directement ce dont on a besoin, et c'est le propriétaire de l'objet qui écrit la liste. Personne ne décide à sa place de ce qui lui manque.
Personne ne se prive de nourriture
Nous l'affirmons parce que la confusion serait grave. Qui donne l'objet ne troque pas sa sécurité alimentaire : il se sépare d'un surplus, et les courses reçues s'ajoutent aux siennes. Qui achète les courses n'entame pas son garde-manger : il fait des courses en plus, comme il aurait payé pour l'objet, et il ne répond que si l'objet vaut cette dépense-là. À aucun moment quelqu'un ne mange moins pour obtenir quelque chose.
La nourriture n’est pas une monnaie
Une monnaie s'accumule, se convertit, se prête. Une liste de courses, non : elle est écrite pour un foyer précis, elle est consommée, et elle ne vaut rien pour un tiers. Nous affirmons que c'est cela qui tient TrocMiam à l'écart des places de marché — il n'y a rien à thésauriser, donc rien à spéculer.
Ce que nous refusons
La monnaie interne, les points, les crédits. C'est le chemin que prennent presque tous les services d'échange, et il finit toujours au même endroit : une unité de compte, donc un prix, donc une place de marché.
La commission sur un troc. Ce n'est pas une faveur, c'est une conséquence : entre deux membres il n'y a pas de transaction, donc rien à prélever. Le service est aujourd'hui gratuit pour tout le monde.
Le chiffre inventé. Ni kilos de CO₂ évités, ni objets « sauvés », ni compteur d'impact. Ces nombres se calculent à partir d'hypothèses que personne ne vérifie, et un service qui commence par se maquiller les résultats finit par y croire.
La règle qui tiendrait à notre seule parole. L'interdiction de l'argent n'est pas seulement écrite dans les conditions générales : une annonce qui mentionne un montant est refusée deux fois, à la saisie puis à l'enregistrement, et il n'y a nulle part, dans TrocMiam, où un prix pourrait s'écrire.
Ce à quoi nous appelons
Ouvrez un placard, une cave, un garage. Sortez-en une chose qui marche encore et dont vous n'avez plus l'usage. Publiez-la, et écrivez la liste des courses que vous voulez en échange — celles dont vous avez besoin cette semaine, pas celles qui feraient un joli chiffre.
Répondez à une annonce près de chez vous. Cochez ce que vous avez déjà, achetez le reste, et allez rencontrer la personne. C'est tout ce que ce service demande, et c'est déjà beaucoup : un objet qui change de mains, un caddie un peu plus léger, deux personnes qui se sont vues.
Un objet qui dort ne nourrit personne.
TrocMiam — Charles DIASPARRA, Août 2026.